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Alors que le ramadan commence ce mardi, l’orthographe française du nom du fondateur de l’islam continue de soulever passions et interrogations chez de nombreux musulmans.

Pourquoi la langue française nomme-t-elle le prophète de l’islam Mahomet et non Mohammed ? Pour certains musulmans, cette dénomination traduirait une vision française dépréciative et insultante du prophète, et une méconnaissance de l’islam. Il serait ainsi, selon eux, plus pertinent et respectueux d’adopter sa dénomination arabe, « Muhammad », ou sa translittération, « Mohammed ».

Ce débat étymologique pourrait sembler anecdotique, mais il met en lumière les crispations actuelles de la société française autour du fondateur de l’islam.

Un véhicule est décoré avant les célébrations de l’anniversaire du prophète Mahomet, à Sanaa (Yémen), le 20 novembre 2018.

Pour de nombreux musulmans de France, la forme francisée du nom du prophète est jugée blessante. « C’est une forme d’offense, car on a l’impression que l’on nous dicte de l’extérieur comment prononcer son nom », explique Fatima Bent, présidente de l’association féministe et antiraciste Lallab. Elle dénonce une forme de « paternalisme et d’irrespect » vis-à-vis d’une figure sacrée de l’islam.

Tristan Vigliano, maître de conférences en littérature française du XVIe siècle, s’est penché sur la question dans L’islam e(s)t ma culture (Presses universitaires de Lyon, 2017). Il convient que « les deux termes peuvent s’utiliser, mais il y a un problème qu’il faut regarder ». D’un côté, une longue tradition française qui emploie la forme « Mahomet », devenue l’entrée de référence dans les dictionnaires, et qui est comprise de tous ; de l’autre, une forme plus fidèle à la langue arabe, « Mohammed », attestée en français depuis le XVIe siècle, et à laquelle sont attachés un grand nombre de musulmans.

A la fois messager de Dieu, homme d’Etat et chef de guerre, Muhammad est le prophète le plus important de l’islam. Un orphelin caravanier qui, vers l’an 610, dans l’actuelle Arabie saoudite (selon la tradition), eut une vision de l’ange Gabriel (« Djibril », en arabe) lui annonçant qu’Allah l’avait choisi pour être son ultime prophète et parachever la religion originelle de l’humanité. Muhammad est donc un modèle à suivre pour les musulmans.

Le chroniqueur arabe du Xe siècle Al-Tabari indique que « les noms par lesquels le prophète avait l’habitude de se désigner lui-même étaient “Muhammad”, “Ahmad”, “Al-Aqib” [“l’ultime”], nom qui signifie qu’il était le dernier des prophètes », rapporte l’islamologue Olivier Hanne dans la préface de son livre Mahomet, le lecteur divin (Belin, 2013). En outre, il précise :

« Le substantif “muhammad” désigne l’homme digne de louanges, celui dont on loue les bienfaits de façon répétée ; quant à ahmad, qui est proche du précédent, il signifie “plus digne de louange, nom par lequel le Coran appelle d’ailleurs le prophète dans la sourate 61 et au verset 6. De ces trois noms propres, seul le premier a traversé le temps pour désigner le fondateur de l’islam. »

Présent dans les mosquées, les prières, les ornements des maisons, et transmis de père en fils, le prénom « Muhammad » est le plus sacré pour les musulmans.

Selon Miloud Gharrafi, professeur de langue arabe à l’université Lyon-III-Jean-Moulin, « la déformation de Mohammed remonte au Moyen Age, et plus précisément aux premières traductions latines du Coran, où le nom du prophète de l’islam était transcrit Mahumet. » Cette forme est attestée dès la première traduction du Coran en latin, celle de l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable, en 1142, et qui s’intitule Lex Mahumet pseudoprophete (« loi du faux prophète Mahomet »).

Extrait de la traduction du Coran de Pierre le Vénérable (XIIe siècle).

C’est la grande époque des traductions scientifiques et philosophiques de l’arabe au latin. « Ce texte a été pendant plusieurs siècles l’une des sources d’information principales sur l’islam. Il a même été republié en 1543, avec une préface de Martin Luther, où figurait encore le terme “Mahumet” », explique John Tolan, professeur d’histoire à l’université de Nantes et auteur de Mahomet l’Européen : histoire des représentations du prophète en Occident (Albin Michel, 2018).

En langue française, c’est probablement dans la Chanson de Roland (1080) que le nom « Mahomet » apparaît pour la première fois, sous les formes « Mahumet » ou « Mahum ». Cette œuvre, comme bien d’autres récits chevaleresques, témoigne de l’animosité qui oppose alors croisés et musulmans.

Cette mise en scène du prophète en révèle surtout la profonde méconnaissance, selon John Tolan : « Ces chansons imaginent que Mahomet est l’un des dieux des Sarrasins. Elles imaginent qu’ils adorent des statues de Mahomet, quand d’autres auteurs du XIIe siècle disent, eux, que Mahomet était le faux prophète des Sarrasins. Il y a tout une biographie polémique qui se met en place en Occident. »

  • Comment « Muhammad » a-t-il pu se transformer en « Mahomet » ?

    VIDEO: Muhammad ou Mahomet ? Une traduction/adaptation qui fait débat - Focus #3
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Le chemin exact parcouru reste incertain, mais la piste d’une variation régionale est possible : le monde arabe parle une multiplicité de dialectes, détaille Najoie Assaad, professeure associée à l’université du Liban, à Beyrouth, autrice d’un dictionnaire étymologique de l’arabe :

« Il est difficile pour un Libanais de comprendre la discussion d’un Saoudien ou d’un Maghrébin si elle se déroule en langage familier, car les termes qu’ils emploient ne sont pas communs. Même la prononciation diffère. C’est l’une des raisons pour lesquelles la transcription phonétique des entrées est absente du dictionnaire arabe. »

L’abjad, l’alphabet arabe, ne note d’ailleurs pas toujours les voyelles. Ainsi le nom du prophète, « محمد », habituellement transcrit en « Muḥammad », est noté par quatre consonnes seulement, de droite à gauche : « m » (م), « ḥ » (ح), « m » (م) et « d » (د). Il a ainsi pu connaître de légères variations de prononciation, attestées par les translittérations « Muhammad » (plutôt au Levant),  « Mohammed » (plutôt au Maghreb), ou encore  « Mahmoud » (plutôt au Proche-Orient). « La métathèse des voyelles entre “Muhammad” et “Mahomet” paraît relever d’une simple variation dialectale au sein de la langue arabe », conclut Pierre Jaillard, ancien administrateur de la Société française d’onomastique.

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Mais quelle est celle qui est à l’origine de « Mahomet » ? « Si influence il y a, elle viendrait plutôt des parlers orientaux », estime Miloud Gharrafi. Le premier « o » y est quasiment inaudible. « La prononciation “Mhammed” pourrait avoir influencé d’autres langues [à son] contact », continue-t-il, donnant l’exemple de « Mehmed » et « Mehmet » en turc, qui auraient pu servir d’intermédiaire entre l’arabe et le latin, quand d’autres langues se sont orientées vers d’autres variantes, comme « Mamad », « Mouhammadou » ou « Mamadou » en Afrique de l’Ouest, « Mohand » en berbère ou encore « Mahoma » en espagnol.

Chez les auteurs chrétiens orientaux des VIIIe et IXe siècles, témoins directs de l’émergence de la nouvelle foi, les premières transcriptions sont hésitantes : « Mamed » chez Jean Damascène, « Moameth » chez Grégoire le Décapolite. Ce sont ces textes qui « serviront de base argumentative pour cerner l’islam jusqu’aux croisades. Les incertitudes graphiques vont s’aggraver sous la plume des auteurs latins, qui ignorent tout du monde arabe et de l’islam », précise l’islamologue Olivier Hanne.

Peu à peu, un consensus se crée autour des traductions latines dominantes du Coran. « Certaines variantes hésitent encore entre “Mahmet”, “Mahomet”, voire “Malphumet”, mais la majorité penche pour “Mahumet”, le “u” en latin médiéval étant rendu par le son “ou” », explique Olivier Hanne. Au sortir du Moyen Age, la distorsion médiévale du nom du prophète s’est finalement imposée. Les études orientalistes du XIXe siècle n’y changeront rien, et le nom « Mahomet » subsistera en français. Et ce alors même que le monde anglophone et germanique optera, de son côté, pour « Muhammad ».

Certains musulmans de France jugent que « Mahomet » a été forgé à partir d’une racine dénigrante xénophobe, ou qu’il viendrait de « ma houmid », qui signifierait « l’indigne de louange ». Pour Najoie Assaad, cette confusion provient de la première syllabe de « Mahomet », ambivalente en arabe : « le  “ma” arabe peut avoir deux sens : la particule de négation (comme dans “non loué”), et le pronom relatif, qui confère un sens affirmatif (“celui qui est loué) ». Mais la question ne peut se poser que du point de vue d’un arabophone, rappelle Pierre Jaillard :

« Les locuteurs français de l’époque auraient difficilement eu la compétence suffisante en arabe pour forger l’étymologie alternative ma houmid. Celle-ci paraît donc relever de ce que l’on appelle l’étymologie populaire, ou, plus savamment, la remotivation, c’est-à-dire l’attribution a posteriori d’un motif non historique. »

Miloud Gharrafi juge aussi cette thèse peu plausible : « Ce nom n’était pas le seul à être déformé lors du passage de l’arabe vers le latin. Des noms de grands savants musulmans ont connu le même sort sans que cela ait suscité la moindre contestation. » Comme le philosophe Ibn Sina, devenu Avicenne, ou le savant Ibn Bajja, rebaptisé Avempace.

Mais que l’étymologie de Mahomet ne soit pas malicieuse ne signifie pas pour autant que le prophète de l’islam n’a pas été dénigré.

  • « Mahomet » était-il utilisé de manière bienveillante ?

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A l’origine, non. « Présenter Muhammad comme un pseudo-prophète était par exemple extrêmement courant, explique le médiéviste Thomas Burman. De plus, toutes sortes d’adjectifs péjoratifs étaient utilisés en latin pour le décrire : bellicosus (« belliqueux ») et luxuriosus (« luxurieux ») notamment. »

Mais la diabolisation disparaît peu à peu. Au XVIIe siècle, Mahomet est réinterprété par les penseurs protestants et par les Lumières comme un réformateur religieux exemplaire. Dans Le Fanatisme, ou Mahomet le prophète, Voltaire l’utilise pour railler l’obscurantisme rétrograde de l’Eglise catholique. Napoléon voit en lui un modèle de chef militaire. Mahomet inspire également les artistes romantiques, tel Lamartine, qui le représente à l’aquarelle pour un projet de décoration du plafond du Palais-Bourbon, où siège l’Assemblée nationale. Comme le relève John Tolan, « l’image de l’islam et du prophète en Europe est tout sauf monolithique, et loin d’être systématiquement hostile ».

Page de grand titre de la pièce « Le Fanatisme, ou Mahomet le prophète », de Voltaire, créée en 1741 (ici, dans une édition de 1753).

Le Prophète influence aussi d’autres termes, dont le caractère insultant est plus difficile à nier : « mahometerie », qui désigne aussi bien une mosquée qu’un temple dans lesquels sont vénérés de faux dieux, « mahomet », ainsi que l’on appelle, jusqu’au XVIe siècle, l’amant caché et influenceur du prince – voire le pénis, dans l’argot des troupes coloniales –, le dérivé « Baphomet », nom d’un démon ou d’une idole impie, ou encore l’adjectif « mahométan », encore utilisé par l’extrême droite avec une connotation dépréciative.

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Comme le résume Tristan Vigliano, « l’histoire de la langue française porte le souvenir d’une méconnaissance ou d’une approche agressive de l’islam, qui ont prévalu pendant des siècles et des siècles. Que nous le voulions ou non, nous sommes les héritiers de cet imaginaire linguistique. »

Assma Maad et William Audureau

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